« Je n’ai pas le profil d’une prise de guerre, je trace ma route » : le pari de Xavier Bertrand pour s’imposer comme candidat de la droite et du centre (Le Figaro)

Article de Claire Conruyt

RÉCIT – Alors que certains espèrent son ralliement, le président de « Nous France » se laisse jusqu’à la fin de l’année pour « tester ses idées » et s’imposer dans la campagne présidentielle.

À n’en pas douter, c’est une lumière d’été. Cet après-midi, le soleil glisse sur les murs du grand café Trocadéro avec cette lenteur heureuse qui précède les départs. Pour Xavier Bertrand aussi, c’est bientôt l’heure ; un polo léger sous une veste noire l’indique. Il a bientôt prévu de lire Marc Aurèle (mais aussi quelques BD), de faire de la marche (c’est son «truc, ça»), de passer du temps avec les enfants et, promis, de poser son téléphone. Mais la trêve, après des mois passés à se déplacer «partout en France» et presque chaque semaine sera inévitablement ponctuée par quelques rendez-vous (Lorient dimanche dernier, réunions publiques en Corse et en Corrèze, jusqu’à la traditionnelle Grande Braderie de Saint-Quentin dans l’Aisne, en septembre).

Ne s’en lasse-t-on pas, après tant d’années où la chose politique a apporté son lot de réussites, certes, mais surtout d’épreuves ? «Si vous êtes à un repas de famille et qu’au moment du fromage, on vous sonne parce que, pour une raison ou une autre, il faut aller à la rencontre des Français et que vous n’avez pas envie, il faut changer de vie.»

C’est la sienne depuis longtemps. Si la droite avait, chaque année, sa photo de famille, Xavier Bertrand y serait un visage familier. Au fil du temps, sa place aurait peut-être changé : au premier rang, lorsqu’il était ministre de la Santé ou encore, quand il a battu Marine Le Pen aux élections des régionales de 2015. À la lisière du groupe après avoir annoncé son départ de LR en 2017. Puis un peu plus centre, non loin de Valérie Pécresse, candidate malheureuse à la présidentielle, et dont il fut l’un des «quatre mousquetaires» en 2022. Cette fois, celui que certains ont parfois surnommé le «porte-flingue» de Nicolas Sarkozy, ne compte pas jouer les mercenaires. «Quand je me déclarerai, ce sera en candidat indépendant, je l’assume.» La concurrence est rude.

Edouard Philippe1, Bruno Retailleau2, Gabriel Attal3… Pour ces trois-là, la bataille pour dominer le «socle commun» a commencé depuis longtemps. Ils se sont déclarés, ont fait leur premier grand meeting, et ont multiplié les déplacements sous l’œil des caméras. Chez LR, l’on raille les «éternelles et infructueuses ambitions» du patron LR des Hauts-de-France. Peu importe, rétorque Xavier Bertrand. Aux démonstrations de force, le président de «Nous France» préfère avant tout les «réunions à taille humaine».

Sa campagne ne sera pas celle des «coups d’éclat» ni des «déclarations à l’emporte-pièce». À ceux qui promettent la victoire du grand soir, Xavier Bertrand lance cette mise en garde : «Il faut beaucoup d’humilité. Quand je vois certains bomber le torse… Heureusement que le ridicule ne tue plus en politique.» Enfin, ce sont les charmes de l’exercice. «Moi aussi, je l’ai fait à l’époque. On a vu le résultat.» Qu’à cela ne tienne, sa «détermination», il a compris qu’il faudrait l’exprimer «autrement». Sans jamais s’empêcher de tenter le coup. Après tout, est-il persuadé, le jeu est ouvert. «Rien n’est jamais écrit», sourit-il, un peu fiérot (c’est le titre de son livre, publié aux éditions Robert Laffont).

«Faire barrage ou être un barrage, ce n’est pas un projet de société»

Alors, en attendant l’officialisation de sa candidature d’ici à la fin de l’année, au moment où l’on parle politique autour de la dinde de Noël, le président Les Républicains (LR) des Hauts-de-France «teste» ses idées. «Je vérifie si ce que j’ai en tête et ce que je veux proposer le moment venu correspond vraiment aux besoins du pays, à ce qu’attendent les Français.» Gardant jalousement les détails de son projet, les grandes lignes commencent à se dessiner : s’adresser avant tout aux Français de la «classe moyenne» qui «travaillent et qui sont à
découvert le cinq ou le quinze du mois». «C’est la marque d’un pays qui va dans le mur.» Mettre fin au dérapage des dépenses sociales, «faire des économies partout où c’est possible, mais ne pas être sur des mesures injustes».

La défense de la retraite par capitalisation et l’organisation une «République des territoires» comme réponse au dirigisme de la capitale. «On ne peut plus continuer aujourd’hui à tout diriger depuis Paris. Le système, la technostructure, un parisianisme exacerbé : on ne peut plus diriger ce pays de la même façon. » Le logement, enfin, comme priorité ainsi que le handicap, la monoparentalité, les parents isolés ou encore, la Culture.

Du fond et un projet qui «rassemble», martèle-t-il, tout en déplorant (sans les nommer – ils se reconnaîtront) ceux qui manquent d’idées. «Faire barrage ou être un barrage, ce n’est pas un projet de société.» Comprendre : s’ériger en premier opposant au Rassemblement (RN) et à La France insoumise (LFI), ne suffira pas. Du moins, pas sur le long terme. Car le mandat qui vient doit être celui de la «réconciliation», de l’«unité de la nation» et du «redressement», juge-t-il, tout en rappelant l’épisode de la «crise sociale des gilets jaunes» (là encore, les «responsables» se reconnaîtront).

S’il se voit confier cette mission, elle ne durera que cinq ans. Par voie référendaire, il veut proposer aux Français le septennat unique. Les dix dernières années, et plus largement, les dernières présidences, lui ont suffi pour dresser ce constat : une fois à l’Élysée, les hommes n’échappent pas au désir, irrésistible, de rester le plus longtemps possible. Or, «quand vous cherchez à vous représenter, vous cherchez forcément à plaire, à composer avec le système», accuse Xavier Bertrand. Jusqu’à prendre le risque de provoquer l’«écœurement des Français».

«Je n’ai pas le profil d’une prise de guerre»

Certes, l’actuel chef de l’État ne peut plus briguer un nouveau mandat. Mais, dans le jardin macroniste, les candidatures ont commencé à éclore. «Personne n’est dupe», tranche-t-il. «C’est la poursuite des dix ans. Quand ceux qui ont été les premiers ministres d’Emmanuel Macron disent qu’ils n’ont rien à voir avec ce qu’il a fait, les gens ne peuvent pas les croire. Dans la vie, il faut assumer.» Les intéressés, qui ne se priveraient guère d’une main tendue venue des Hauts-de-France, sont prévenus. Le président de région ne veut aucun poste, ni être le soutien ou l’«allié secondaire» des uns et des autres. «Je n’ai pas fait ce choix parce que les orientations ne me convenaient absolument pas.» Pourtant, il paraît qu’il est fort prisé. Que sa candidature serait simplement un moyen de «gonfler» son «profil d’homme de droite raisonnable» pour ensuite «se vendre au plus offrant», grince un député Renaissance.

«Je n’ai pas le profil d’une prise de guerre, je n’ai pas vocation à cela et il n’y a aucune raison que cela change», tranche Xavier Bertrand. Son «sujet», poursuit-il, est d’être le «meilleur candidat du rassemblement» et non d’être «testé en plus des autres». La consigne vaut pour tous les anciens occupants de Matignon… jusqu’au dernier, Sébastien Lecornu : «Être président, ce n’est
pas être premier ministre. Le président doit définir ce que la France doit devenir en 2032, prendre à bras-le-corps les grands défis, savoir répondre aux crises et améliorer la vie des Français.»

Xavier Bertrand reprend les mots de l’un de ses proches, ancien ministre d’État et fondateur de l’UDI : «Si les Français me font confiance, ce ne sera pas un énarque à la tête du pays. Comme dit Jean-Louis Borloo, on a eu un membre de la Cour des comptes, François Hollande, on en a eu un de l’Inspection des finances, Emmanuel Macron, et là, on nous dit que le mieux placé du bloc central sortirait du Conseil d’État. Choisir un assureur, un profil d’entrepreneur, c’est déjà un premier changement.»

«Une ligne sociale, de terrain»

Des Républicains, Xavier Bertrand semble bien loin. Il est encore adhérent, précise-t-il. Et quand il faut dire ce qui ne lui plaît pas, il le fait savoir «clairement». Un ancien membre du gouvernement commente : «Retailleau, ce n’est évidemment pas sa came. Il n’a plus grand-chose à voir avec LR et fait tout pour le rappeler.» D’ailleurs, la conversation autour du parti n’inspire pas et homme qui se place dans le giron de la «droite de Chirac». Il parle de LR comme d’un palais vide, encore hanté par l’éclat des jours anciens et le souvenir fantomatique des victoires d’autrefois. Mais la nostalgie de la «grande époque» de LR, que certains cadres ressassent, est devenue redondante. Il a cette phrase étrange : «Beaucoup de politiques sont fatigués…». On imagine des rescapés d’une droite que l’avènement du «en même temps» a tenue à l’écart et qui, depuis, s’est comme essoufflée. «Survivre, c’est fatigant», plaisante un ministre LR. Et à écouter Xavier Bertrand, ce n’est pas près de s’arrêter. Alors, il ne veut pas être le candidat «de plus». Est-ce à dire que celui des LR, Bruno Retailleau, le serait ? «C’est à lui de le dire. La vraie question est : peut-on l’emporter ou pas ?». Poser la question, c’est déjà y répondre, comprend-on.

«Il défend une ligne sociale, de terrain», salue le président de l’UDI, Hervé Marseille qui l’apprécie, en jugeant «pas facile» de s’imposer face aux candidats déjà déclarés au centre et à droite. Qu’à cela ne tienne, ses proches l’ont intimé d’être «lui-même» le plus longtemps possible. Avec cette limite : se maintenir coûte que coûte est un luxe qu’aucun candidat ne peut se permettre, s’il veut éviter le duel RN-LFI au second tour. «Personne ne peut avoir ce niveau d’irresponsabilité. C’est impensable.» Un élu qui le connaît bien détaille : «Xavier, c’est la droite sociale. Pour Attal ou Philippe, qui veulent s’élargir, c’est l’allié idéal d’un premier tour, il le sait. Il connaît sa valeur et s’il doit rejoindre quelqu’un, ce ne sera pas à n’importe quel prix.» Serein, le protagoniste balaie : «Si vraiment j’avais cherché une place depuis dix ans, je serais certainement ministre depuis dix ans.» À qui veut l’entendre, il assure : «Le rôle du politique, c’est l’unité, c’est de chercher à rassembler. Pas n’importe comment, pas avec de l’eau tiède. Le rassemblement doit être fondé sur un projet fort. Rassembler, c’est en étant ferme, pas en étant mou.»

Les choses seront-elles pour autant faciles ? Non. Le boulevard est-il dégagé ? Pour personne.

Une fois, pas deux. La primaire LR en 2022 lui a permis de tirer cette leçon : «Il ne fait plus chercher à tout prix à composer avec les autres. J’étais un gars qui savait boxer mais qui boxait avec un bras attaché dans le dos.» Il assure avoir appris de son «impréparation» de la dernière fois : un programme trop complexe, une organisation pas tout à fait rodée. «Aujourd’hui, le projet, le financement, les signatures… Tout est déjà engagé.» A sa candidature, indique t-il, s’associent élus locaux et personnes issues de la société civile. Les porte paroles ont été désignés : le député Julien Dive, la vice-Présidente du conseil régional de Normandie Sophie Gaugain ou encore, Valérie Debord (vice-présidente du Conseil Régional du Grand Est).

«Les choses seront-elles pour autant faciles ? Non. Le boulevard est-il dégagé ? Pour personne. Je trace ma route comme je l’ai toujours fait : libre, indépendant. Une élection, et encore plus une présidentielle, est une épreuve de vérité. Je veux dire qui je suis et les combats que je porte.» Sa candidature qu’il juge légitime, il veut la mettre à l’épreuve de la sacro-sainte «dynamique» dans l’opinion. Prudence, en attendant. À ceux qui rêvent de ce «beau débauchage» (dixit un conseiller gouvernemental), les bras de Xavier Bertrand ne sont certes pas grand ouverts mais sa porte n’est pas non plus fermée à double tour. Car si rien n’est en effet jamais écrit, il faut partir du principe qu’on n’insulte pas l’avenir

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