Xavier Bertrand : « Paris n’a pas envie de dépenser un euro de plus pour la Corse » (Corse Matin)

Président de la Région Hauts-de-France, candidat à la présidentielle 2027, Xavier Bertrand, à la rencontre depuis quelques jours des forces vives de l’île, plaide pour adapter les lois par territoire et en finir avec « Paris qui décide de tout ». Entretien.

Par Anne-C. Chabanon

Publié le 30/04/26 à 19:30 – Mis à jour le 30/04/26 à 20:39

« Rien n’est jamais écrit », assurez-vous en couverture de votre dernier livre. Comment déclinerez-vous cette certitude alors que vous êtes prêt à vous lancer dans la course à la présidentielle face au ténor des Républicains, Bruno Retailleau ?

Les Français, et eux seuls, sans le filtre des partis politiques, décideront des candidats à aligner sur la ligne de départ de la présidentielle. Pour l’heure, la séquence n’est pas encore ouverte. Ce qui préoccupe aujourd’hui dans la population, c’est la situation internationale et le prix du carburant qui continue de flamber. Le sujet n’est pas Bruno Retailleau, mais de savoir qui sera en mesure d’empêcher un duel mortifère Mélenchon-Le Pen ou Bardella.

Soutient-on votre candidature dans les rangs de la droite insulaire ?

Les forces économiques, via nombre d’acteurs locaux, et divers élus, la soutiennent. Je suis en Corse depuis quelques jours dans le cadre d’un tour de France commencé en Seine-Saint-Denis, la semaine dernière. Je veux être en mesure de poser le bon diagnostic sur la société française. Surtout, me prévaloir d’une approche différente de celle des responsables de ce pays bardés d’assurance.

« La Corse est un peu le poste avancé de la politique nationale »

Nicolas Sarkozy prône « l’union de la droite avec l’extrême droite », déplorez-vous. Dans l’île, où Marine Le Pen est arrivée en tête du deuxième tour de la présidentielle en 2022, et où le RN s’est allié avec le parti identitaire de Nicolas Battini ainsi qu’avec l’UDR aux dernières municipales, une telle fusion peut-elle se faire ?

Je ne cesserai de combattre cette option. La vraie préoccupation, c’est le défaitisme, et ceux qui pensent que le Rassemblement national a déjà gagné. Vous m’interrogez sur les extrêmes en Corse ? Qu’ont-ils remporté ? Pas grand-chose. On nous avait prédit un carton, où est-il ? La droite républicaine, dans l’île comme ailleurs, a-t-elle envie d’être républicaine ? Voilà la seule question qui vaille, sachant que la Corse est un peu le poste avancé de la politique nationale. La droite que j’évoque a les moyens d’être elle-même. En revanche, elle n’a pas vocation à monter sur le petit porte-bagage de l’extrême.

Le « nouvel acte de décentralisation » promis par l’exécutif ne contient aucune mesure relative à la répartition des compétences entre l’État et les collectivités. Quelles conséquences sur le terrain ?

Une immense déception. De la frustration. De la rancune. Ce projet de décentralisation ne changera rien, c’est de la flûte. La loi à l’horizon n’aura aucun effet, elle renforcera uniquement le pouvoir de l’État sans faire confiance aux élus. Il s’agit d’une idée de Parisiens qui ne font confiance ni à la France profonde ni aux élus locaux. Je suis le seul candidat – avec Jean-Louis Borloo et son dessein de France fédérale, le mien s’affichant sous la bannière d’une République des territoires – à porter l’ambition d’une nouvelle organisation du pays. Paris qui décide de tout, c’en sera fini avec moi.

« Faut-il aller vers plus d’autonomie ? Oui »

Le texte censé conduire à l’autonomie de la Corse arrive au Parlement la semaine du 15 juin prochain, a promis le gouvernement. Vous y croyez ?

La ministre Gatel s’est exprimée dans vos colonnes, je l’ai lue. Je pense que l’examen du texte aura lieu à l’Assemblée nationale. Pour ma part, je dirai à mes amis qui siègent dans les différents groupes de voter. Mais ne nous leurrons pas, le gouvernement scrutera en toile de fond ce qui se passera au Sénat, et l’issue donnée à la révision de la Constitution qui, chacun le sait, prend du temps.

Doit-on octroyer un pouvoir législatif à l’île de sorte qu’elle édicte ses propres lois ?

Oui. Avec des garde-fous. Faut-il aller vers plus d’autonomie ? Oui. Faut-il le statu quo ? Non. Faut-il le saut dans l’inconnu ? Non. Ce que je désire, c’est que l’on puisse apporter des garanties. Avec un Parlement qui aura un droit de regard. De surcroît, la nécessité d’un référendum demeure une évidence. Je suis convaincu que pour un processus comme celui-ci, qui sera irréversible, les insulaires doivent s’exprimer. La consultation élus-gouvernement n’est pas suffisante. Au-delà, je plaide pour adapter les lois par territoire. Les actions de l’État seraient plus ciblées, et Bercy ne serait plus omnipotent. Bercy compte en milliards, les Français en euros. Dans ma région, on vit quatre ans de moins qu’en Île-de-France, cela ne dérange personne.

Un constat qui fait écho en Corse où il n’y a toujours pas de centre hospitalier universitaire (CHU). Insoluble ?

Je suis favorable à un CHU multisites avec un partenariat public-privé. Pourquoi ne voit-il pas le jour ? Parce que Paris n’a pas envie de dépenser un euro supplémentaire pour la Corse.

« J’ai moi-même mis en place un institut du flamand »

Deux missions parlementaires sur la cherté de la vie, et le prix des carburants, ont respectivement été confiées aux députés Castellani et Colombani. Votre regard sur le quotidien des insulaires ?

Que les dirigeants parisiens viennent vivre dans l’île, et ils comprendront que ces missions ont du sens pour évaluer le coût, l’impact, de l’insularité. Quant à l’enveloppe de continuité territoriale, il faut lui donner un cadre pluriannuel. On ne peut continuer à se demander, tous les ans, si elle va être rabotée ou pas.

Quelque 5 000 personnes débarquent dans l’île chaque année. Les Corses s’inquiètent. À juste titre ?

Que la Corse ait plus de population dans les années qui viennent, parce qu’elle est attractive, avec, dans le lot, des insulaires qui reviennent, n’est pas forcément une mauvaise nouvelle dès lors que le défi pour l’île est également démographique. Les quelque 70 chefs d’entreprise avec lesquels j’ai échangé, à Ajaccio, regardent d’un bon œil le fait d’avoir une population qui progresse.

Jean-Michel Blanquer, l’ancien ministre de l’Éducation nationale, vent debout contre l’enseignement immersif. Il a tort ?

Les langues régionales, pas plus que l’enseignement immersif, n’affaiblissent le français. Elles ne menacent en rien l’unité de la République. Le corse ne doit pas disparaître. J’ai moi-même mis en place un institut du flamand et je m’attelle à faire la même chose pour le picard. Je suis absolument favorable à l’essor des langues régionales, car cette partie de l’identité ouvre bien plutôt qu’elle n’enferme.

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