Le débat sur la primaire traduit une obsession : vouloir régler très tôt la question du candidat pour 2027, estime Jean-Paul Mulot, conseiller régional des Hauts-de-France, qui y voit un réflexe d’appareil, déconnecté du rythme d’une présidentielle.
Dans Le Figaro du 14 avril, Brice Teinturier défend l’idée qu’entre la fragilité des sondages et les imperfections d’une primaire, cette dernière demeure le moyen le plus légitime de désigner un candidat à l’Élysée. Il a raison sur un point : on ne choisit pas un prétendant à la présidence en regardant des courbes comme on consulterait un oracle. Les sondages ne sont ni une pythie, ni un jugement dernier. Mais de cette prémisse juste, il tire une conclusion qui ne l’est pas.
Le débat n’oppose pas la fragilité des enquêtes d’opinion à la solidité d’une procédure démocratique. Il oppose des fragilités de natures différentes — celle de la mesure, celle de la procédure elle-même, et celle, plus neuve, d’un espace public déformé par les réseaux sociaux, l’intelligence artificielle générative et les opérations d’influence. Tout cela dans un monde où les paramètres de la décision politique se reconfigurent à une vitesse inédite. Poser correctement le problème suppose d’abord d’admettre une idée impopulaire dans le paysage commentateur actuel : rien n’oblige à trancher vite.
Rien n’oblige, en effet, la droite à désigner son candidat à l’automne 2026. Ni le calendrier légal. Ni la dynamique de campagne, qui ne se cristallise qu’à quelques semaines du premier tour. Ni l’exemple historique : sous la Ve République, les grandes candidatures — De Gaulle, Pompidou, Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Macron — ne sont pas sorties de primaires organisées des mois à l’avance. Elles se sont imposées par une trajectoire, un rapport de force, une rencontre avec le pays. L’obsession du calendrier précoce est un réflexe d’appareil, pas une nécessité politique.
Le paradoxe des primaires tient d’ailleurs à ce qu’elles apparaissent quand les partis doutent de leur capacité à trancher. Elles donnent l’impression de recréer de l’autorité là où elles signalent son affaiblissement. On invoquera François Hollande en 2011, mais c’est bien là le problème : une grande partie du raisonnement contemporain repose sur cet unique précédent, érigé en règle générale, alors qu’il s’agissait d’une exception dans une configuration singulière — un PS encore structuré, un favori naturel brutalement écarté quelques mois plus tôt, un paysage politique moins éclaté. La primaire de 2011 a tranché ce que la chute de Dominique Strauss-Kahn avait d’abord rendu indéterminé. Elle n’a pas créé un candidat ; elle a comblé un vide. En faire un modèle pour 2027 est un contresens.
En janvier 2027, comme en janvier 2007, 2012, 2017 ou 2022, le bloc central élargi ne comptera au plus que deux candidats au-dessus de 10% dans les intentions de vote. La sélection naturelle aura opéré d’elle-même.
Une primaire sélectionne par ailleurs le meilleur candidat pour les plus mobilisés d’un camp, c’est-à-dire pour l’électorat le plus militant — celui qui dispose par nature des moindres réservoirs de voix au-delà de sa frontière. Or l’élection présidentielle, face à des extrêmes puissants, ne se gagne plus au premier tour. Elle se gagne au second, par la capacité à capter les électeurs d’autres camps. La question n’est plus «qui mobilise le mieux les siens», mais : qui, à 45%, peut encore aller chercher les cinq points manquants dans un autre vivier ? Une primaire répond mal à cette question. Elle choisit un champion de famille quand le second tour exige un constructeur de majorité.
Il y a plus. Une primaire n’empêche personne de se déclarer hors d’elle. En 2017, le Parti socialiste a organisé la sienne, Benoît Hamon l’a emportée — et Emmanuel Macron, qui n’y avait pas participé, a été élu président. La procédure n’a servi qu’à départager ceux qui acceptaient de s’y soumettre, c’est-à-dire, trop souvent, ceux qui n’avaient pas d’autre chemin. Les candidatures les plus dynamiques se font toujours hors cadre. Organiser une primaire, c’est désigner le meilleur des candidats contraints, jamais le meilleur des candidats possibles.
Reste une question rarement posée : celle du périmètre. Une primaire n’est pas d’abord un mode de désignation ; c’est une opération de délimitation. Qui y entre ? Qui en est exclu ? Entre Bernard Cazeneuve et Éric Zemmour, peut-on sérieusement prétendre dessiner un espace commun ? La politique, en cela, ressemble au sport plus qu’on ne le dit. On ne décide pas au dernier moment quels clubs disputent la Ligue des champions. On ne qualifie pas un athlète olympique sans minima fixés des mois à l’avance. On peut se moquer des règlements tatillons sur la taille des courgettes ou le format des prises électriques ; chacun comprend pourtant qu’il n’y a pas de sélection juste sans critères stables, connus, antérieurs à la compétition. Or les primaires françaises bricolent toujours leurs règles en même temps qu’elles les appliquent.
L’argument le plus lourd est ailleurs, et les quatre dernières présidentielles le documentent. À cinq mois du scrutin, les intentions de vote à l’intérieur du bloc central élargi sont d’une instabilité telle qu’elles ne préfigurent rien. En décembre 2006, Nicolas Sarkozy dominait à 35%, François Bayrou plafonnait à 8%, sous le seuil des 10%. Cinq mois plus tard, Bayrou recueillait 18,6% au premier tour, soit plus du double de son score de décembre. En décembre 2011, Sarkozy pointait à 25%, Bayrou à 12% ; le bloc totalisait 37%, à peu près ce qu’il ferait en avril. La photographie était à peu près juste. Sarkozy a perdu l’élection.
En décembre 2016, François Fillon, tout juste sorti vainqueur de la primaire, était crédité de 30%, Emmanuel Macron d’à peine 14%. Quatre mois plus tard, Fillon faisait 20% et Macron 24%. Le candidat désigné s’était effondré ; un outsider qui n’avait traversé aucune procédure avait emporté l’élection. En décembre 2021, Emmanuel Macron pointait à 24%, Valérie Pécresse — tout juste désignée au congrès LR — bondissait à 17% sous l’effet primaire. Quatre mois plus tard, Pécresse faisait 4,8% et le bloc central avait perdu huit points.
Dans ces quatre séquences, le bloc central élargi n’a jamais compté plus de deux candidats au-dessus de 10% à cinq mois du scrutin : un en 2007, deux en 2012, deux en 2017, deux en 2022. On objectera Éric Zemmour, crédité de 14% en décembre 2021. Mais Zemmour s’était positionné contre le bloc central, comme alternative d’extrême droite à Marine Le Pen ; son électorat se recrutait sur la frange RN, non chez les déçus du macronisme ou chez les Républicains. Le compter dans le bloc central reviendrait à définir celui-ci par simple exclusion de Le Pen, ce qui ne tient pas. La règle demeure : jamais plus de deux. Cette régularité n’est sans doute pas un hasard ; c’est ainsi que se structure, dans la durée, l’offre politique du centre de gravité français.
Dans chacun de ces cas, la hiérarchie de décembre s’est révélée fausse ou inversée en avril. Et cette leçon prend, en 2027, un poids singulier — pour deux raisons qui se conjuguent. La première est stratégique. La présence d’un candidat du Rassemblement national au second tour est désormais une quasi-certitude ; les sondages le disent avec une constance qui n’est plus conjoncturelle mais structurelle. L’un des deux finalistes est, d’une certaine manière, déjà désigné par anticipation. Cette certitude se trouve renforcée par la présence d’Éric Zemmour, dont la candidature — qu’elle se maintienne ou qu’elle se retire au profit du RN — durcit le pôle d’extrême droite et en élargit l’assise potentielle. Face à cette coalition nationaliste, et face à une gauche empêtrée dans la radicalité mélenchoniste, la question posée à la droite et au centre élargi n’est plus de savoir qui représente le mieux leur famille politique. Elle est de savoir qui, au second tour, pourra capter assez d’électeurs venus d’ailleurs pour l’emporter. Une primaire fermée ne répond pas à cette question ; elle la contourne, en privilégiant la fidélité de camp sur la capacité de débordement.
La seconde raison tient au contexte géopolitique. Nous n’entrons pas dans une campagne présidentielle ordinaire. Guerre en Ukraine dont personne ne sait à quelle échéance ni dans quel équilibre elle s’achèvera ; instabilité persistante au Proche-Orient ; affaiblissement du lien transatlantique ; montée d’acteurs hostiles aux démocraties ; menaces hybrides — cyber, fake news, usines à bots — qui pèsent désormais sur les processus électoraux eux-mêmes. Dans ce paysage, la question que les Français poseront en avril 2027 ne sera pas uniquement économique et sociale. Elle sera aussi : qui saura nous protéger ? Qui a la stature internationale pour tenir dans la tempête ? Cette question ne se pose pas en novembre 2026. Elle émergera à mesure que les événements la rendront visible — c’est-à-dire tard, parfois à quelques semaines du vote. Désigner à l’automne 2026 un candidat, fût-il légitime sur le moment, revient à choisir un profil pour un monde qui n’aura pas encore révélé ce qu’il exige.
Que faire, alors ? Ni primaire, ni onction sondagière. La question, en janvier 2027, sera celle-ci : qui, dans le bloc central élargi, dépasse les 10% ? Si un seul candidat se détache, elle est tranchée de fait. S’ils sont deux, rien n’interdit qu’ils se parlent. Qu’ils regardent ensemble les plafonds, les réservoirs de voix au second tour, les capacités de transfert de voix. Si, à quatre mois du scrutin, le récit et le projet d’un candidat ne se sont pas imposés d’eux-mêmes, aucune procédure ne les imposera pour lui — et surtout pas face aux extrêmes. S’il n’a su ni rassembler au-delà de son camp, ni convaincre les Français qu’il saura les protéger dans un monde dangereux, aucune primaire ne lui en aura donné les moyens.