«Je tiens à ma liberté» : à la Braderie de Saint-Quentin, la campagne prudente de Xavier Bertrand [Figaro]

REPORTAGE – Le président LR des Hauts-de-France, candidat non déclaré à la présidentielle, espère être un recours, estimant que «l’heure est à la candidature du rassemblement et non du dépassement».

Par Claire Conruyt

Comme tout le monde, le pragmatique se permet d’espérer. Seulement, il prend soin à ne pas appeler certitude ce qui n’est encore que désir. Et «pragmatique», il paraît que Xavier Bertrand l’est. Quand, deux ans plus tôt, son nom avait sérieusement circulé pour succéder à Gabriel Attal à Matignon, les questions s’étaient bousculées dans l’esprit de Vanessa Williot, son épouse. Le
déménagement, les enfants, toute une vie à réorganiser… Xavier Bertrand, en bon «pragmatique», avait alors freiné toute inquiétude inutile avec la prudence d’un saint Thomas. «Il avait raison», sourit celle qui partage sa vie et qui, pour l’anecdote, a fait ses premières armes comme alternante au sein du cabinet ministériel de Brice Hortefeux à la tête de l’Immigration, et qui a rencontré son futur mari lors d’une réunion publique de Gérald Darmanin.

Pragmatique, mais aussi, «bon commerçant». «Si vous trouvez moins cher, je vous rembourse trois fois la différence !», lance le président Les Républicains (LR) des Hauts-de-France, polo sur les épaules, baskets aux pieds. La Braderie de Saint-Quentin (Aisne) est pour lui une petite tradition. On fait de l’espace dans la cave, on verse une partie du gain aux enfants et, avec ce qu’il reste, «on se fait un bon repas». Ce qui se vendait le mieux, jadis, c’étaient les cravates de ministre. Alors on se prend à imaginer la cote qu’auraient celles d’un président.

Là encore, il faut être pragmatique. Chaque chose en son temps, Xavier Bertrand assure ne pas se raconter d’histoires. Pour l’instant, ce dimanche matin, il s’agit de vendre une combinaison de ski pour enfant. «Mais il n’y a pas de neige, par ici !», conteste un acheteur potentiel. «Pour un euro, vous avez bien le temps d’attendre la neige», réplique Xavier Bertrand. Il parviendra à vendre la combinaison de ski pour enfant.

«Je tiens à ma liberté»

Dans ses poches tinte le cliquetis des pièces. Il va aux gens comme à de vieilles connaissances, les hélant par leur prénom. «Laulau» a rapporté une tarte au maroilles et «Jacky», des prunes et des mirabelles. Le député du coin, Julien Dive, passe le saluer. L’instant est simple, insiste-t-on, loin des images de la foule autour de Jean-Luc Mélenchon ou de celles de Gabriel Attal, tous deux à la Braderie de Lille, la veille. Mais la faible présence médiatique, Xavier Bertrand, à l’aise sur ces terres familières, s’en accommode volontiers et même, ne manque pas d’en faire opportunément une vertu. «Vous ne pouvez pas emmerder le monde comme ça avec des caméras et des micros… J’ai un contact différent avec les gens», assure le président de «Nous France», qui veut incarner la droite tendance «sociale». Contrairement à ses concurrents à la présidentielle, l’homme de 61 ans compte prendre son temps. Faire campagne sans les contraintes du costume de candidat déclaré.

L’avantage, justifie-t-il, c’est que cela «garantit» sa «liberté» à laquelle il «tient».

Une manière, aussi, d’interdire à ses concurrents de se servir de son nom comme d’un brevet de ralliement. Au Figaro1, il avait prévenu dès l’été et le martèle depuis : «Je n’ai pas le profil d’une prise de guerre, je trace ma route.»

Ce statut hybride de «presque candidat» permet aussi au protagoniste d’observer une «course de petits chevaux» (dixit un élu du Nord), d’étudier leurs projets et de voir comment cela infuse. «Quand vous êtes candidat, vous avez forcément le nez dans le guidon, vous êtes obligé de sortir des propositions chaque semaine.» Ce n’est pas que cela le choque, mais il en est persuadé : «Les gens ne sont pas encore dedans.» Alors, il lui faudra partir le plus tard possible (avant les fêtes de fin d’année) et être là où il faut «quand la pression sera très forte». À savoir en janvier, estime Xavier Bertrand, lorsque parmi les prétendants de la droite et du «bloc central», ceux qui n’auront pas réussi à s’imposer seront «obligés» de renoncer. Quant à l’idée d’une primaire, à laquelle il disait ne pas vouloir participer de toute façon, il la considère enterrée.

«Personne n’a l’âme d’un kamikaze»

«Personne n’a l’âme d’un kamikaze», poursuit-il. «S’il y en a un qui est mieux placé pour battre Le Pen et d’éviter surtout un duel LFI-RN, personne ne va jouer au con. Celui qui va jusqu’au bout signe la fin de sa vie politique. Et même sociale.» En attendant, lui «déroule» et, inlassablement, «teste» ses idées au gré de ses déplacements qu’il assure au nombre de 10 à 15 ce mois-ci. Aux autres, les escarmouches d’une bataille dont il choisit, pour l’heure, de rester spectateur. Édouard Philippe et Gabriel Attal ? «Ils passent leur temps à se mordre entre eux.» Marine Le Pen, dont il se targue d’être l’«ennemi public n°1» ? Un début de campagne «raté». «Celui qui déroule, c’est Jean-Luc Mélenchon.» Quant à Bruno Retailleau, la donne ne change pas : son espace politique est trop étriqué, estime Bertrand. «Si ça continue, les gens vont se demander s’ils ne devraient pas compter sur quelqu’un d’autre.» Le «fameux 4e homme», ricane un ténor LR, pas franchement ami de l’élu du Nord. «Ça fait partie du paysage : on attend toujours un homme providentiel.»

Une passante l’interpelle : «Vous ne vous présentez pas, j’espère ?»

Xavier Bertrand réplique du tac au tac :

Ben si !

– Pourquoi ?

– Pour changer les choses.

– Mais ça va être pire…

La pièce peut tomber d’un côté comme de l’autre. En attendant, il y a comme un doute chez Xavier Bertrand quant à ceux qui sont officiellement en compétition.

«Ce n’est pas une campagne de ministre ou de Premier ministre», prévient-il.

«L’heure n’est pas à une candidature de dépassement, mais de rassemblement.» Le président de région se réjouit d’ailleurs des récents propos de Bernard Cazeneuve, qu’il définit comme le tenant raisonnable de la «coalition» face aux «extrêmes». Les deux hommes ont affiché leur proximité lors de la rentrée des centristes «Utiles» au Sénat, le 4 septembre dernier. «Je le rejoins sur le vent de défaitisme et de cynisme qui guette la classe politique», poursuit Xavier Bertrand. «Le défaitisme de croire que Marine Le Pen gagnera forcément au second tour et le cynisme de ceux qui espèrent brandir l’étendard de la résistance face à l’extrême droite.» En espérant qu’au prochain coup, l’Élysée sera accessible. «Mais il ne faut pas se leurrer : si le RN est au pouvoir, celui qui portera le drapeau de la résistance, c’est Mélenchon.»

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