« La banalisation des extrêmes a altéré notre discernement », par Xavier Bertrand

Le président de la région Hauts-de-France, Xavier Bertrand, s’alarme de la défiance généralisée représentée par la montée des partis extrêmes en France.

Ce matin, le cauchemar français a commencé. Hier soir, un candidat issu d’un parti extrême a remporté l’élection présidentielle, au terme d’un second tour inédit : un extrême face à l’autre. Peu importe lequel a gagné. Ce qui importe, c’est ce que cette victoire déclenche : la France se retrouve enfermée dans ce duel mortifère. Car les extrêmes ne s’apaisent jamais : lorsqu’ils gagnent, ils gouvernent contre.

Lorsqu’ils perdent, ils contestent tout. Pour eux, la victoire n’éteint pas la radicalité, elle la met au pouvoir. La défaite ne la tempère pas, elle l’exacerbe. La France n’a pas basculé dans un régime autoritaire, mais dans quelque chose de plus insidieux : une défiance généralisée. La moitié du pays doute de la légitimité de l’autre. Le camp battu parle de fraude, d’illégitimité, de manipulation. Les réseaux s’embrasent.

Les institutions sont soupçonnées. Les forces de l’ordre, les juges, les journalistes, deviennent des cibles symboliques. Le vainqueur promet l’ordre. Le perdant, la résistance. Un face-à-face s’installe, sans armistice possible, où chacun ne conçoit d’issue que dans l’écrasement de l’autre. La mécanique est connue. Le pouvoir durcit son discours au nom de l’impérieuse stabilité. L’opposition radicalise le sien au nom de la justice.

Chaque excès de l’un sert d’argument à l’autre. Chaque affrontement devient une justification. Ce climat produit ce qu’il y a de pire : une confrontation permanente. La politique cesse d’être un débat. Elle devient une épreuve de force. Et dans ce contexte, la rue n’est jamais loin. Et ce qui pourrait sembler n’être qu’une anticipation politique a, hélas, déjà un prix : des vies humaines. Clément Méric, en 2013, n’est pas un simple fait divers. Il a été tué dans un contexte impliquant des militants d’ultradroite. C’était un avertissement.

Quentin Deranque, la semaine dernière, dans un climat d’affrontement impliquant des militants d’ultragauche, est désormais une alerte. Deux violences politiques. Deux faces d’un même engrenage. Une même tragédie : la mort d’un enfant. Alors surgit l’abjecte récupération. À peine l’émotion exprimée que certains, à l’extrême droite, s’en saisissent pour s’absoudre de leur propre passé, désignant l’extrême gauche comme unique péril pour notre démocratie et se présentant comme seuls garants de l’ordre républicain.

Chacun a besoin de son adversaire pour exister.

Dans le même mouvement, à l’extrême gauche, d’autres écartent toute responsabilité, renvoyant la violence à une pure provocation adverse, comme si l’escalade n’était jamais nourrie des deux côtés. La mémoire devient une arme. La douleur, un argument. La nausée. Deux camps lancés dans une course effrénée au pouvoir : la combinaison est explosive. L’un se pose en rempart contre le chaos qu’il dénonce. L’autre prospère sur la peur d’une dérive qu’il annonce. Chacun a besoin de son adversaire pour exister.

Ils occupent méthodiquement tout l’espace pour en devenir les seuls pôles visibles. Amplifiée par la logique médiatique, cette apparente confrontation installe peu à peu ce duel, au point de le rendre presque inévitable. Le pays se retrouve pris en étau. Soyons honnêtes, leur progression ne tient pas à leur seule stratégie. Les partis de gouvernement ont déçu. Ils ont commis des erreurs, parfois graves, en laissant une partie du pays se sentir abandonnée. Certains de leurs dirigeants ont cru pouvoir capter cet électorat en reprenant ses thèmes, en brouillant les lignes, en banalisant ce qu’ils auraient dû combattre. Le piège est là, précisément.

La banalisation des extrêmes a altéré le discernement de certains d’entre nous, persuadés qu’en votant pour l’un ils repoussent l’autre, jugé plus brutal, plus dangereux, plus incontrôlable. Comme si un extrême pouvait servir de rempart à un autre. Ce calcul est une illusion tragique : croire repousser l’un en choisissant l’autre, c’est en réalité nourrir l’engrenage qui finira par nous imposer, à terme, l’un puis l’autre. La France a déjà traversé des crises économiques, sociales, internationales. Ce qu’elle supporte moins, c’est l’érosion de la confiance civique.

Une démocratie ne meurt pas seulement lorsque les libertés disparaissent : elle s’efface quand on incite les citoyens à refuser à l’autre le droit de gouverner. En présentant la prochaine élection présidentielle comme un duel inévitable, au motif que tout aurait été essayé, nous contribuons nous-mêmes à installer cette confrontation. Dans cette logique, il ne peut y avoir ni vainqueur reconnu, ni stabilité possible. Aujourd’hui l’un. Demain l’autre. Et, au milieu, un pays qui se déchire.

Un cauchemar ne s’arrête pas tout seul. Il n’y a pas de fatalité ; on s’en réveille. Encore faut-il ouvrir les yeux. Tout dépend de notre sursaut. Refusons ensemble la résignation, le cynisme, la facilité. Refusons ce jeu où chaque extrême ne se légitime que par la menace de l’autre. C’est à cette condition que la France pourra retrouver une voie apaisée, fidèle à ses principes républicains.

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