ENTRETIEN – Le président de la région Hauts-de-France se livre comme rarement dans une autobiographie. Il raconte tout et dévoile son projet pour la France.
Candidat déclaré à la présidentielle, Xavier Bertrand s’est livré à un exercice obligatoire quand on veut briguer les plus hautes fonctions. En France, le pouvoir se gagne d’abord en librairie. Pudique et longtemps rétif à « fendre l’armure », le président LR de la région Hauts-de-France publie « Rien n’est jamais écrit » (éd. Robert Laffont), un ouvrage où l’ancien ministre de la Santé dit tout : sa naissance – presque miraculeuse -, son enfance – globalement heureuse -, le mépris – les réflexions moqueuses ; mais aussi la vie ministérielle, ses rencontres avec Chirac et Sarkozy, le traumatisme de 2015, son échec à la primaire en 2021, ses discussions avec Emmanuel Macron pour être Premier ministre en septembre 2024 et ses ambitions pour 2027. Xavier Bertrand en est certain : par rapport à 2022, il est davantage préparé. Dans un paysage politique totalement éclaté, il est certain que ce sera son tour d’écrire sa propre histoire.
Paris Match : Pourquoi avoir décidé d’écrire ce livre et de vous livrer autant ?
Xavier Bertrand : Pour répondre à la question : « Qui je suis ? » Je souhaitais raconter mon parcours, ce que j’ai fait, mon parcours local, ministériel et montrer pourquoi je parle autant des classes moyennes et des territoires. Il m’a semblé nécessaire et important pour moi de le faire.
On sait aussi que la présidentielle c’est aussi la rencontre entre un homme et un peuple. Il faut, selon l’expression consacrée, « fendre l’armure »…
Une présidentielle, c’est une incarnation, c’est un projet, c’est une organisation. Ce n’est pas le fait de faire un livre qui change quoi que ce soit. Mais quand je parle autant des classes moyennes, que j’en fais le cœur de mon projet, là, aujourd’hui, les gens comprennent pourquoi. J’ai commencé à aller à la rencontre des Français avec ce livre et les gens disent qu’ils se retrouvent dans mon parcours. Je n’ai pas grandi à Paris, je n’ai pas fait de grandes écoles parisiennes, je n’ai pas fait Sciences Po, je n’ai pas fait l’ENA. Je ne cochais aucune de ces cases-là, ce qui permet aussi d’expliquer qu’il y a eu différentes étapes dans mon parcours, notamment la décennie 2002-2012. Je n’avais pas les codes de ce milieu et j’essaye de les épouser. Je fais même appel à une conseillère en relooking ! Ce n’était pas moi. Après la défaite de Nicolas Sarkozy en 2012, et alors que je sauve mon mandat de député, je me dis : « On ne m’y reprendra plus ».
En 2021, dans le livre « Reste à ta place » de Sébastien Le Fol (Albin Michel), vous reveniez sur le mépris dont vous aviez été victime par une partie de la classe politique.
On disait de moi : « le petit assureur », « floc floc », « le plouc de province ». Je leur disais « Votre mépris me tient chaud l’hiver. » Ça tombe bien, les hivers sont rudes dans les Hauts-de-France. C’est une pirouette, mais ça traduit aussi mon état d’esprit. Je n’ai aucun esprit de revanche. Ils me toiseront toujours parce qu’ils sont plus grands. Ils me toiseront toujours parce qu’ils n’ont pas le même parcours. Je ne ferai pas partie de leur monde. Et alors ? Je suis bien avec ça. Est-ce que cela en fait une force ? Oui.
Cela reste un moteur ?
Non pas du tout, je n’ai pas d’esprit revanchard. Ce qui donne du sens à ma vie, c’est de faire. Je suis très fier de l’interdiction de fumer dans les lieux publics que j’ai mis en place lorsque j’étais Ministre de la Santé. Je suis très fier de transformer la Région Hauts-de-France aujourd’hui.
Vous revenez sur votre enfance. Tout part de là ? Vous racontez que vous n’étiez pas un enfant désiré – vos parents avaient 17 ans -, mais vous avez été voulu.
Les journalistes sont surpris quand je dis que j’ai eu une enfance heureuse. Tout le monde a tendance à grisailler ou à noircir le tableau. Mes parents étaient ensemble depuis longtemps. La majorité était à 21 ans. Les méthodes de contraception n’étaient pas celles qu’elles sont aujourd’hui. Ma mère a annoncé à mes grands-parents qu’elle était enceinte. Ils étaient des notables de province et ils ont eu peur du scandale. Ils ont cherché une « faiseuse d’anges », mais mes parents ont refusé. Ils ont choisi de me garder. Ce n’était pas écrit que je sois là. Ils se sont mariés et comme mon père était mineur, il a dû obtenir une dispense signée par Georges Pompidou qui était premier ministre. J’ai eu une enfance heureuse.
Vous évoquez également vos complexes physiques…
Je me souviens particulièrement des fins de vacances. Quand on est adulte, on prend souvent du poids l’été, mais quand on est un enfant, c’est terrible. J’allais chaque année à la Maison Modèle à Saint-Quentin pour acheter des nouveaux vêtements car j’avais grossi. Je me souviens même du nom du vendeur ! Ce sont des choses qui vous marquent. Je fais toujours attention à mon poids et je sais, avant de monter sur la balance, combien je pèse à 100 grammes près.
Le mot pouvoir ne m’intéresse pas. Le verbe, lui, est passionnant.
La politique débarque en 1981 avec Jacques Chirac.
C’était la première campagne à l’américaine. C’était un leader avec un charisme fou. Il mobilisait les foules. Je comprends alors que la politique, c’est de l’énergie pure. Puis, même s’il perd et que je ne suis pas mitterrandien, je découvre tous les changements et je m’aperçois que la politique change la vie. Je m’apercevrai plus tard de ce qui est très important. Le mot pouvoir ne m’intéresse pas. Le verbe, lui, est passionnant. En politique, ce n’est pas l’élection qui me guide- je n’en ai perdu aucune au suffrage universel. C’est l’action : ce que je fais à la Région aujourd’hui ou ce que j’ai fait en tant que Ministre : le service minimum dans les transports, la loi sur les médicaments… Le politique ne devrait pas oublier qu’il est là pour transformer la vie, trouver des solutions, relever des défis et projeter le pays.
La politique ne le fait plus ?
C’est devenu un truc d’hommes et de femmes en gris qui disent que de toute façon, on ne peut plus rien changer, que c’est Bruxelles qui décide, que c’est l’économie, que c’est la finance, la technostructure et le juridisme. Ceux qui disent cela doivent s’en aller. Ils sont fatigués. Lors de la campagne des régionales en 2021, mon message c’était : se battre pour vous. Ils viennent un dimanche dans une mairie ou une école, Ils mettent un bulletin de vote à votre nom dans une urne. Ils vous font confiance. Et vous, vous ne pouvez rien faire ? La seule chose que beaucoup de politiques veulent c’est de rester sur le manège, de rouler carrosse à Versailles. Il n’y a pas d’action ni de résultats. Il ne faut pas s’étonner que les Français soient écœurés. Regardez le spectacle donné par les extrêmes à l’Assemblée Nationale. Quelle honte !
Revenons à Chirac. Que ressent-on quand on rencontre puis travaille avec celui que l’on a admiré ?
C’est impressionnant. Les plus beaux souvenirs, c’est quand j’étais son ministre. Devenir le ministre de Chirac, d’être à la même table au conseil des ministres, même en étant l’avant-dernier dans l’ordre protocolaire, c’était quelque chose. Il m’appelait « Docteur ». Je lui disais : « Monsieur le président, je ne suis pas médecin. » Il me répondait : « Je sais, mais ça te va bien. » Je me souviens lorsque j’étais ministre de la Santé et que nous allions mettre en place l’interdiction de la cigarette dans les lieux publics. Nous sommes un peu après le CPE. Chirac me dit : « Bon, tu ne vas pas nous remettre des millions de Français dans la rue, après ce qu’on vient de connaître. » Je lui dis : « Si, monsieur le président, mais là, ça va être pour leur bien. » Et nous l’avons fait. Et c’était difficile pour Jacques Chirac qui était un grand fumeur. Il m’avait d’ailleurs confié qu’étant tellement accro, dans les vols transatlantiques, il avait trouvé le moyen de bloquer l’alarme dans les toilettes pour s’en griller une (sourire).

Vous avez aussi un parcours particulier dans le monde politique : vous avez travaillé dans le privé. Vous dites dans le livre, « c’est une autre réalité ».
Quand vous êtes dans le privé, vous apprenez la réalité des choses : vous cherchez des clients, vous payez vos salariés en premier, les charges en deuxième et vous avec ce qu’il reste. Si vous n’avez pas de client, que vous n’avez pas de commande, qu’il n’y a rien qui rentre et ça ne dure pas longtemps. Beaucoup de politiques parlent bien de l’entreprise, mais ils ne connaissent rien de l’entreprise. À la tête de la région depuis maintenant 10 ans, j’ai retrouvé cet état d’esprit d’entrepreneur. Je le dis souvent, notamment aux investisseurs étrangers : j’ai un « board » de 15 personnes – mes vice-présidents -, j’ai 8 000 salariés, un budget de 4,3 milliards et j’ai 6 millions d’actionnaires – les habitants de la région. J’ai une obligation de résultat. Qu’on arrête aujourd’hui de continuer à casser les reins ou à mettre la tête sous l’eau des entrepreneurs. C’est de la folie douce. N’oublions pas que les politiques ne créent pas l’emploi, ce sont les entrepreneurs, alors de grâce, arrêtons de leur mettre la tête sous l’eau.
Les technocrates, aussi talentueux soient-ils, ne connaissent pas la vie.
Lorsqu’on interroge des anciens députés ou ministres qui ont travaillé dans le privé après leur mandat, ils nous expliquent, eux aussi, avoir découvert une autre réalité. Ce passage ne devrait-il pas être un passage obligé avant d’être élu ?
On ne peut pas les obliger à faire un stage (rire). Je suis d’accord : quand on ne connaît pas la réalité du pays, il manque quand même une sacrée corde à son arc. Les technocrates, aussi talentueux soient-ils, ne connaissent pas la vie. C’est aussi pour ça que je veux un basculement complet et une révolution dans les territoires et par les territoires. Je fais plus confiance à un préfet qui a de l’expérience pour adapter la réglementation de l’État à ma région qu’à quelqu’un qui est dans les cabinets ministériels qui n’a pas d’expérience ni de ma région ni de la vie. Nous avons un exercice du pouvoir qui est beaucoup trop désincarné, beaucoup trop lointain. Donnez-nous la responsabilité du logement et de la santé : vous allez voir si on met huit ans pour sortir un programme immobilier dans la région.
Emmanuel Macron souhaitait une « Révolution » et prônait, en 2017, la « start-up nation ». Il s’est fracassé sur la réalité technocratique.
Je n’ai jamais été le soutien du président de la République. J’ai voté deux fois pour lui au second tour pour éviter Le Pen. J’ai reproché son manque de considération, d’attention portée à l’ensemble des Français, notamment aux classes moyennes et aux plus fragiles. Je pensais que la théorie du ruissellement seule ne pouvait pas apporter la prospérité. Ceci étant, en matière d’entrepreneuriat, sur la question fiscale et sociale, des choses ont été faites. « Choose France » a renforcé l’attractivité française, ce qui m’a permis moi également de surfer dessus pour faire le « Choose Hauts-de-France » où ma région a de meilleurs résultats que sa taille et son poids économique et démographique. Là où il n’a pas été jusqu’au bout, c’est sur la fin de la chape de plomb bureaucratique française. Parce que malgré les 35 heures, la pression fiscale et la bureaucratie, nous restons la 7e puissance mondiale. Imaginez si on leur desserrait le frein à main bureaucratique, pas d’un cran, mais d’un coup ! Je souhaite valoriser le travail et les classes moyennes : pour cela, il faut libérer complètement l’entreprise. On est capable de dérouler le tapis rouge aux investisseurs avec Choose France, mais l’entrepreneur qui demande juste son extension va devoir, lui, faire le parcours du combattant.
Vous y arriverez-vous ?
Je veux tout changer. Ne demandez pas à la technostructure à Paris de mener le changement, c’est elle qui a construit la bureaucratie. Cela ne peut venir que du terrain, que des entrepreneurs, avec les élus, les préfets, etc. C’est une révolution qu’il faut faire. Il n’y a aucun pays qui fonctionne encore comme la France où tout se décide dans deux bureaux situés au palais de l’Élysée.

Vous avez failli être Premier ministre à la rentrée 2024. Quelle méthode auriez-vous utilisé pour éviter cette instabilité ?
J’avais proposé au président une forme de cohabitation où il appelait un opposant pour mener une politique très différente. Je lui avais proposé un projet avec des échéances sur un mois, trois mois, six mois, pour mener une politique différente. En un mois, qu’est-ce qu’on lançait ? Qu’est-ce que les ministres incarnaient ? En trois mois, qu’est-ce qui avait commencé à bouger ? Et en six mois, qu’est-ce qui avait changé ? Avec des lois, oui, mais beaucoup de décrets, de circulaires, d’arrêtés. Et j’avais aussi en tête l’idée de pouvoir, sur certains sujets, agir avec le référendum, avec l’accord du président. Je n’avais pas 30 chantiers. Sur la promesse républicaine, on mettait le paquet sur la santé, l’école, le logement. Et la culture. Il faut refuser de se mettre dans la main des extrêmes. Parce qu’il ne faut pas se raconter d’histoire. Sébastien Lecornu subira le même sort que Michel Barnier et François Bayrou. Les extrêmes n’ont qu’un seul objectif, faire chuter le gouvernement, amener une dissolution et obtenir la démission du président. Le temps presse pour eux. Marine Le Pen est en compétition avec Jordan Bardella. Jean-Luc Mélenchon, c’est son dernier baroud d’honneur. C’est une forme de coup d’État rampant avec des dirigeants qui ne pensent absolument pas à l’intérêt du pays.
On a aussi l’impression que beaucoup ont peur de chuter ou de la dissolution…
Quand on a la trouille, il ne faut pas faire de la politique.
Vous êtes très critiques envers les politiques, mais doit-on l’être avec les Français ? Ce sont eux qui votent et qui, parfois, refusent les réformes d’effort.
C’est faux. Ils les acceptent. Regardez la réforme de 2003 sur les retraites. Cela n’a pas été simple, mais finalement elle est passée et personne n’est revenu dessus. Pourquoi ? Il y avait de la justice. Les réformes c’est comme si vous utilisiez une clé dans une serrure rouillée : si vous y allez n’importe comment, vous allez la casser à l’intérieur. Il faut y aller avec délicatesse et avec l’esprit de justice comme moteur.
Reste qu’à l’heure où le monde parle d’IA, nous parlons des retraites…
Nous parlons aussi d’IA ! Je veux que ma région devienne la vallée des data centers, parce que les infrastructures c’est à la fois une vitrine mais c’est aussi nécessaire pour que mes entreprises dans la région puissent être hyper performantes.

L’élection de 2027 doit-elle se concentrer sur ce que devra être la France en 2050 ?
2050, pour les gens, c’est trop loin. Je pense que le prochain président devra à la fois avoir la mission de rassembler et d’unir une France terriblement fracturée et qui l’est encore plus avec toute la radicalité qu’il y a dans le débat politique. Mais attention, rassembler ne veut pas dire être immobile. Il faut rétablir l’ordre et l’autorité et être de nouveau une société de progrès par le travail. Il faut revoir les services publics. La question de la culture est fondamentale. On doit aussi préparer la France à relever les défis géopolitiques, démographiques, climatiques, technologiques, sans oublier le rapport au travail. La question de la démographie est aussi importante. On doit avoir une vision et agir de manière très concrète. Je suis aussi favorable au mandat unique. Il faut être débarrassé de l’obsession de la réélection. Il ne faut pas chercher à plaire, mais agir de manière juste. Le poison du quinquennat c’est d’être entré dans un système à l’américaine : à peine élu, un Président pense avant tout à faire un deuxième mandat et donc ne prend pas forcément les décisions indispensables.
Il est donc possible de « recoudre la France » selon l’expression de Jérôme Fourquet ?
Je le pense. C’est même obligatoire. Il faut rapprocher, rassembler, unir. C’est aussi pour ça que je combats les dirigeants du RN et de LFI. Eux, ils polarisent. Pour les Insoumis, le bouc émissaire, ce sont les riches. Pour le RN, ce sont les immigrés. Moi, je vous parle des classes moyennes, mais pas comme bouc émissaire, comme projet. C’est toute la différence. Eux sont dans le rejet ; moi, je veux porter un projet.